ECONOMIE

Taxe sur les transferts d’argent : l’Afrique dans le viseur de Washington ?

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Taxe sur les transferts d’argent : l’Afrique dans le viseur de Washington ?

Une proposition de loi adoptée par la Chambre des représentants aux États-Unis pourrait bouleverser l’économie de plusieurs pays africains. En cause : une taxe de 5 % sur les transferts de fonds envoyés par les migrants vers l’étranger. Une mesure qui inquiète, tant par son potentiel impact économique que par les signaux politiques qu’elle envoie.

La taxe, incluse dans le projet de loi baptisé “The Big and Beautiful Bill”, s’inscrit dans un vaste plan de réduction d’impôts et de coupes budgétaires porté par l’administration Trump. Officiellement, elle vise à compenser un creusement du déficit public estimé entre 2 000 et 4 000 milliards de dollars sur la prochaine décennie. Parmi les principales cibles : les transferts d’argent effectués par les 46 millions de travailleurs migrants installés aux États-Unis – qu’ils soient en situation régulière ou non. Les citoyens américains, eux, ne sont pas concernés.

Mais l’effet collatéral pourrait être brutal pour l’Afrique. Le continent reçoit chaque année environ 13 milliards de dollars en provenance des migrants africains vivant aux États-Unis. En 2021, les pays les plus bénéficiaires étaient le Nigeria (5,7 milliards $), l’Égypte (1,8 milliard $) et le Kenya (1,2 milliard $). Ces fonds jouent un rôle crucial dans les économies locales, soutenant des millions de foyers, des petites entreprises, et des projets communautaires.

Les start-up de la diaspora aussi sous pression

Au-delà des ménages, c’est tout un écosystème économique qui pourrait être fragilisé. Les start-up africaines de la fintech, comme Lemfi, NALA, Kuda ou Moniepoint, qui ont révolutionné les envois de fonds avec des solutions rapides, peu coûteuses et numériques, risquent de subir le contrecoup de cette nouvelle taxation.

« Si la loi est adoptée telle quelle, nous prévoyons plus de difficultés pour les prestataires ayant des clients sans papiers », souligne une note de la banque britannique Barclays. Les analystes estiment que la mesure pourrait complexifier la chaîne de paiement, notamment pour les transferts en espèces, tout en obligeant les prestataires à vérifier et signaler le statut de citoyenneté de leurs clients – une exigence lourde et controversée.

Des stratégies de contournement déjà envisagées

Face à cette pression fiscale, certains migrants pourraient être tentés de réduire la fréquence ou le montant de leurs transferts, affectant directement le niveau global des envois vers le continent. D’autres pourraient se tourner vers des circuits non officiels, voire des cryptomonnaies, pour éviter la ponction.

« Certains expéditeurs trouveront d’autres moyens d’envoyer de l’argent », estime Manuel Orozco, du think tank américain Inter-American Dialogue. Il cite notamment les portefeuilles auto-hébergés en cryptomonnaies, qui échappent actuellement à la législation prévue, comme une piste privilégiée.

Derrière cette initiative se cache aussi une volonté politique : réguler davantage les flux migratoires et faire peser une part de la charge fiscale sur les non-citoyens. Mais ce choix risque d’alourdir la précarité économique dans les pays d’origine, affaiblissant indirectement des économies déjà fragiles.

Alors que le texte doit encore être validé par le Sénat, l’Afrique retient son souffle. Si la taxe est bel et bien appliquée, elle pourrait redéfinir, en profondeur, les relations économiques et migratoires entre le continent et les États-Unis.

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