
Pourquoi l’endettement des États peut freiner le crédit aux entreprises dans l’UEMOA
Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), le financement des budgets publics repose de plus en plus sur le marché financier régional. Bons et obligations du Trésor se multiplient, mobilisant une part croissante des ressources bancaires. Si ce mécanisme permet aux États de couvrir leurs besoins de trésorerie, il n’est pas sans conséquence pour le secteur privé, en particulier pour les entreprises. Ce phénomène porte un nom en économie : l’effet d’éviction.
L’effet d’éviction survient lorsque l’État, en empruntant massivement sur le marché intérieur, absorbe une grande partie de l’épargne disponible. Dans l’UEMOA, les principales souscriptrices des titres publics sont les banques commerciales. Ces dernières privilégient souvent les titres d’État, perçus comme peu risqués, liquides et assortis de rendements attractifs, surtout dans un contexte d’incertitude économique.
Résultat : une part significative des ressources bancaires est orientée vers le financement des États, au détriment des prêts accordés aux entreprises, notamment aux PME et PMI, pourtant essentielles à la création d’emplois et à la diversification économique.
Pourquoi les banques préfèrent les titres publics
Plusieurs facteurs expliquent cette préférence. D’abord, les titres publics bénéficient d’un traitement réglementaire favorable, avec des exigences en fonds propres plus faibles que pour les crédits au secteur privé. Ensuite, les États empruntent régulièrement, sur des maturités variées, offrant aux banques des opportunités de placement stables et prévisibles. Enfin, le risque de défaut des entreprises, dans un environnement parfois marqué par une faible formalisation et une information financière limitée, renforce l’arbitrage en faveur de la dette souveraine.
Dans ces conditions, accorder un crédit à une entreprise peut apparaître moins attractif qu’investir dans un bon du Trésor.
Pour les entreprises de l’UEMOA, l’effet d’éviction se traduit par un accès plus difficile au financement, des conditions de crédit plus strictes et des taux d’intérêt souvent élevés. Les PME, déjà confrontées à des contraintes structurelles, peinent à mobiliser les ressources nécessaires pour investir, innover ou se développer.
À l’échelle macroéconomique, cette situation peut freiner la croissance potentielle. Moins de crédit au secteur productif signifie moins d’investissements privés, donc une capacité réduite à créer de la valeur et de l’emploi sur le long terme.
Un équilibre délicat pour les autorités
Pour les États, le recours au marché régional reste indispensable afin de financer les infrastructures, les services publics et les politiques sociales. Mais la montée en puissance des émissions de titres publics pose la question de l’équilibre entre financement public et soutien au secteur privé.
Les autorités monétaires et financières, notamment la BCEAO, sont ainsi confrontées à un défi majeur : préserver la stabilité du système bancaire tout en favorisant une meilleure allocation du crédit vers l’économie réelle.
L’effet d’éviction n’est pas un phénomène spectaculaire, mais ses effets sont profonds et durables. Dans une zone comme l’UEMOA, où le secteur privé est appelé à jouer un rôle clé dans la transformation économique, la question du partage des ressources financières entre États et entreprises devient stratégique.
Mieux comprendre ce mécanisme permet d’éclairer un débat essentiel : comment financer durablement les États sans étouffer l’investissement privé, moteur indispensable de la croissance et de l’emploi dans la région.
Hervé Ganhouégnon






